Marine Le Pen ne trahira pas le contrat moral qui la lie à son père

Article du Temps

Propos recueillis par
Catherine Dubouloz

Le Front national reste un parti d’extrême droite, démontre une biographie critique de sa présidente rédigée par la journaliste Caroline Fourest et l’essayiste Fiammetta Venner

«Marine Le Pen donne le sentiment de nous être familière: nous l’avons vu egrandir aux côtés de son père. Pourtant, malgré sa percée médiatique, on ne la connaît pas vraiment: quelle est sa personnalité, quelles sont ses références? Qui l’entoure, qui l’influence?» Ces questions, couplées aux sondages la donnant au second tour de l’élection présidentielle de 2012, ont poussé la journaliste Caroline Fourest à mener un travail d’enquête fouillé sur le parcours et le discours de la présidente du Front national. Coécrit avec l’essayiste Fiammetta Venner, ce livre se veut à la fois un portrait critique de Marine Le Pen et une dissection de son message pour «déconstruire la fiction.»

Le Temps: Marine Le Pen se présente en jeune femme sympathique et moderne, qui attire la lumière. S’inscrit-elle dans le sillage de son père ou dans la rupture?

Caroline Fourest: Elle a opéré un changement indéniable, un repositionnement contextuel et stratégique sur certains thèmes porteurs, comme l’économie ou la laïcité. Mais elle ne peut pas aller trop loin, sinon elle perdra son électorat et verra des rivaux la concurrencer sur sa droite. Elle ne prendra jamais ses distances au point de trahir le «contrat moral» qui la lie, depuis l’enfance, à son père. Il reste son modèle. L’un de ses moteurs consiste à réhabiliter son nom.

– Parmi les changements de cap, celui sur les questions économiques. Le libéralisme n’est plus en odeur de sainteté…

C. F.: Pour séduire les électeurs, elle a opéré une rupture en prenant appui sur le contexte de l’après-crise de 2008. Le FN prônait un discours libéral, vantait le moins d’Etat et les baisses d’impôts. Le discours a changé du tout au tout. Marine Le Pen promeut un Etat fort face à la mondialisation, ceci sans faire le moindre mea culpa. Elle a aussi mené une OPA sur la laïcité, un thème qui ne figurait pas dans l’ancien programme du FN, bien qu’elle affirme le contraire. Mais aujour­d’hui, la laïcité est devenue un thème porteur que le parti ­cherche à récupérer.

– Dans sa stratégie de dédiabolisation, elle se distancie des propos de son père sur la Deuxième Guerre mondiale. Est-ce une évolution profonde?

C. F.: Marine Le Pen appartient à une autre génération. Les propos tenus par son père ont constitué un boulet électoral. Pour elle, ce thème n’est plus une question prioritaire.

Fiammetta Venner: Il y a changement dans l’expression. Mais fondamentalement, il n’y a pas de rupture avec son père. Le discours, qui fait parfois le grand écart, tient aux yeux des électeurs tant que le FN ne gouverne pas et ne peut être placé devant ses contradictions.

C. F.: Dans son opportunisme et sa capacité à tenir un discours attrape-tout, elle marche aussi dans les pas de son père.

– Les propos de Marine Le Pen ressemblent parfois à ceux de l’extrême gauche, notamment sur la protection sociale, la désindustrialisation ou l’anti-mondialisation. Ces accents sont-ils nouveaux?

C. F.: Le fonds de commerce des partis démagogiques est de vendre à leurs «clients» ce qu’ils veulent entendre. Le FN a toujours fait la synthèse entre des courants très différents et difficiles à concilier, dont certains se disaient ni de droite ni de gauche. Ils dénonçaient la mondialisation avec un discours social très radical, tout en étant xénophobes.

F. V.: L’extrême droite nationaliste est en lutte depuis longtemps contre ce qu’elle appelle le mondialisme, qui sous-entend le cosmopolitisme. Quant à l’islamisation, elle sous-entend l’immigration musulmane.

– Quelle est la stratégie de Marine Le Pen? Veut-elle le pouvoir? Vise-t-elle la création d’un grand parti conservateur et nationaliste, sur le modèle de l’UDC?

C. F.: En tout cas, elle ne serait pas intéressée par un maroquin dans un gouvernement UMP! Ce serait une régression par rapport à ses ambitions et à son statut actuel. A l’issue de notre enquête, je pense que pour comprendre un des moteurs profonds de sa famille, il faut comprendre son rapport à l’argent. Le FN est une entreprise familiale à faire tourner et prospérer. Pour cela, il faut gagner des élections, le financement public du parti en dépend. Evidemment, elle cherche aussi à pousser la droite à se recomposer.

– Vous décrivez Marine Le Pen comme assez seule au FN.
Pourquoi?

C. F: Le FN est un parti qui a vécu une scission, des purges, des départs de cadres. Aujourd’hui, c’est un vaisseau fantôme, elle doit renflouer le navire. Elle attire des jeunes, mais elle a besoin de cadres expérimentés.

– Quel est son rapport à la Suisse?

C. F.: La Suisse est son modèle. Elle est fascinée par la banalisation des thèses de l’UDC et par la démocratie participative. Elle se sentirait valorisée si elle parvenait à se rapprocher de l’UDC, mais l’inverse n’est pas vrai. L’UDC du Jura bernois vient encore de renoncer à l’inviter, arguant de menaces de l’extrême gauche.

* «Marine Le Pen», Grasset, 2011, 429 pages.

 

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